Bird le bebop de reve


Retour à l'index du site le-saxophone Depuis quelque temps, la trompette vacillait sur son trône et même si personne ne songeait à contester la suprématie de Louis Armstrong, vers le début des années 30, le saxophone se mit à
parler de plus en plus fort. L'émergence au premier plan d'un nouvel instrument devait signifier à la longue une mutation de l'ensemble du jazz. Coleman Hawkins et Lester Young avaient préparé largement le terrain. Un autre saxophoniste, né en 1920 Charlie Parker, effectua la percée décisive et s'y installa en maître.
Charlie Parker fut surnommé « Bird », oiseau, abréviation de « yardbird », le bleu en argot militaire, ou le taulard pour la pègre. Certains musiciens qui l'avaient connu à ses débuts, à Kansas City, se sont volontiers étendus sur ses difficultés, racontant que les anciens le jugeaient fort mauvais et avaient dû parfois lui faire comprendre avec vigueur qu'il n'était pas à la hauteur. Après tant d'années il n'est pas facile de savoir si le bleu était aussi peu doué que l'affirmèrent les grognards en question. Après tout, le chamboulement parkérien eut un impact décisif sur tout le jazz et il est rare que les vieilles gloires voient d'un bon oeil les jeunots venus ébranler tout l'édifice. Lui-même raconta un jour : « Oui, j'ai eu un boulot dans cette boîte... C'était quand on riait de moi. Je me figurais que je savais jouer du saxophone ! J'avais fait des gammes et appris à jouer deux morceaux dans une certaine tonalité, en ré..l'avais également appris les huit premières mesures de Lazy River et Holleysuckle Rose en entier. Mais il ne m'était jamais venu à l'idée de jouer dans des tonalités différentes ou quoi que ce soit du genre. J'ai donc pris mon saxo et je suis allé dans cette boîte où jouaient une bande de types que j'avais vus dans le coin. La première chose qu'ils attaquèrent fut Body and Soul, je me mis à jouer mon Honeysuckle Rose... et ce fut une cacophonie effroyable ! Je dus quitter l'estrade sous les éclats de rire. Ils riaient si fort que je fus blessé à mort » (Jazz Hot, juillet-août 1964).
Voilà qui rassure, le génie ne lui est pas tombé du ciel. On a la chance de disposer de quelques faces captées alors qu'il faisait partie de l'orchestre avec lequel il s'était produit par intermittence jusqu'en 1942, celui de Jay McShann (les débuts du Bird remontaient à 1937). Ces faces montrent que Parker appartenait indiscutablement à ce qu'on pourrait appeler, faute de meilleur qualificatif, les altistes de Kansas City. Groupe peu important par le nombre et dont on connaît quelques représentants : Buster Smith, Eddie Vinson et John Jackson. Le cas de ce dernier demeure un mystère, ce ne sont pas les quelques faces qui nous permettent de l'entendre, notamment auprès de Jay McShann, qui contribueront à le dissiper. En effet, le contrebassiste Gene Ramey déclara un jour, lors d'une interview, qu'il était incroyablement en avance sur son temps et que Bird lui devait tout. L'histoire est ainsi pervertie qu'elle permet de fixer toujours plus en arrière l'origine de quelque chose. Le Parker d'avant Parker était une nécessité si l'on s'en tient à cette perspective et la mauvaise humeur de Gene Ramey, ainsi que le suggéra Paul teri, nous l'a peut-être fourni.
Buster Smith
Buster Smith a été surnommé « Prof » et fut parfois considéré comme « le père musical de Charlie Parker ». Ce Texan, né en 1904, était un parfait autodidacte. Il avait commencé au pays natal avant de gagner, en 1926, Kansas City. Il y joua dans les Blue Devils de Walter Page et resta un moment à la tête de l'orchestre lorsque son chef rallia celui de Bennie Moten. Il finit lui-même par rejoindre Moten et à sa mort, lorsque Count Basie reprit l'orchestre en 1936, Smith le suivit. Basie partit tenter sa chance à New York et Smith, prudent, préféra rester à Kansas City. Il travailla alors pour Andy Ki rk , puis Claude Hopkins et finit tout de même par aboutir à New York où il enregistra quelques faces avec divers orchestres et écrivit des arrangements pour
Basie et lienny Carter. Quand l'appel du Texas natal devint irrésistible, Smith partit s'installer à Dallas. Il y démarra une carrière beaucoup plus obscure mais continua à enseigner aux jeunes musiciens. David Newman, saxophoniste, longtemps pilier de l'orchestre de Ray Charles en témoigna : « Ce n'est vraiment qu'en 1951, lorsque je suis entré dans la formation de Buster Smith, que je me suis senti un musicien. Buster Smith est réellement maintenant une figure de légende. Il fut, et je le crois volontiers, la première inspiration de Charlie Parker qui a joué chez lui en 1937. À l'époque où je me place, en 1951, il avait toujours son grand orchestre dans lequel il jouait de l'alto et de la clarinette, merveilleusement. Aujourd'hui, il est un petit peu à l'écart de la vie musicale et ne joue plus guère qu'aux galas de l'Armée du Salut ou aux bals annuels de quelques associations de charité — dame, il se fait vieux maintenant. La dernière fois que je l'ai rencontré, il était à la recherche d'asticots pour aller à la pêche. J'ai été un peu à l'origine de son disque pour Atlantic et de sa « redécouverte », mais lui préfère vieillir en toute tranquillité et, à son âge, je le comprends » (Interview réalisée par François Postif, Jazz Hot, novembre 1961).
Le fameux disque auquel Newman fait allusion représenta une épopée en soi. Gunther Schuller la narra dans le détail et son histoire intitulée « A la recherche de Buster Smith » commence ainsi : « Je ne crois pas qu'il ait jamais été aussi compliqué d'enregistrer un disque. » On a du mal à imaginer par quelles épreuves dut passer le pauvre Schuller avant de dénicher la légende vivante. Il faillit bien ne jamais lui mettre la main dessus. La première partie de l'opération se déroula en 1958 et Schuller réussit même à entendre jouer Buster : « L'alto de Buster s'élevant sans effort au-dessus de l'orchestre bruyant et rythmé, de style Sud-Ouest, me fascina. On pouvait reconnaître la sonorité pure et directe que Charlie Parker avait dû entendre à Kansas City, plus de vingt ans auparavant » (Les Cahiers du jazz, n° 8, 4' trimestre 1963).
Le second épisode se déroula en juin 1959. Là, Schuller était venu pour enregistrer Buster en studio. Après avoir trouvé l'endroit convenable pour l'enregistrement, Schuller constata qu'il n'était pas si facile de contacter son homme : « Buster m'avait tout de même donné le numéro de son frère, Josea. J'appelai à ce numéro et parlai avec une kyrielle de parents, aucun de ceux-ci n'ayant la moindre idée de l'endroit où pouvait se trouver Josea ou Buster, ni de la date de retour du premier. »