Selmer king ou conn?
Retour à l'index du site le-saxophone Pourtant, le champ du jazz fut irrémédiablement bouleversé, rien ne pouvait plus être tout à fait comme avant. Tous les aspects de la musique se trouvaient remis différemment en perspective et on peut énumérer les divers plans sur lesquels s'était exercé le changement.
Sur celui de la sonorité, la transformation s'avéra à la longue irréversible. Il ne restait plus grand-chose du staccato si appuyé d'antan. Parker jouait peu vibré et la nécessité d'imposer des lignes d'une grande complexité invitait à éviter la surcharge. La clarté de l'émission de phrases dotées d'une architecture complexe, exécutées sur des tempos en général plus rapides que dans le jazz antérieur, interdisait certains procédés d'expression.
Quant au rythme plus précisément, la nouvelle mobilité du cadre rythmique se reportait aussi sur l'élocution. La précision des accentuations la variété des accents induisaient elles aussi un phrasé nouveau. Les modèles n'étaient pourtant pas bien loin, Coleman Hawkins on l'a vu, fantastique pionnier dans la systématisation du travail sur les accords et Lester Young pour la légèreté de sa sonorité, sa relation au temps, l'extrême liberté qu'il introduisait déjà par rapport au découpage des mesures. Charlie Parker avait compris toute leur importance.
Alors que Parker commençait à connaître la gloire, qu'il avait produit parmi les faces les plus belles de toute son existence ses premières chez Savoy, sa vie prit un tournant inquiétant. Durant une tournée en Californie, au début 1946, il connut de sérieux problèmes avec l'héroïne. Cependant, une chance s'offrit à lui. Norman Granz l'engagea, lui permettant d'espérer une relative sécurité financière et d'être connu d'un large public. Célèbre, Parker jouait trop souvent encore dans des boîtes infâmes et il le supportait assez mal. La drogue et la boisson créaient une barrière protectrice contre le monde sordide.
Parker fut donc convié à participer, pour commencer, à deux concerts organisés par Granz, le premier connut un tel succès que le producteur eut l'idée de ses JATP, Jazz at the Philharmonie présentant uniquement de grandes vedettes. Le second JATP, expliqua Ross Russell, vit « le concert précédé par la remise des médailles de Down Beat décernées au meilleur instrumentiste dans chaque catégorie. Dans l'équipe réunie sur scène, elles allèrent à Willie Smith (alto) et Charlie Ventura (ténor). Parker ne fut pas mentionné, ayant été classé cinquième au référendum, non plus que Lester Young ; et tous deux restèrent à l'arrière-plan, l'air sombre, tripotant leur instrument en attendant que le concert commence. La tension monta immédiatement et la salle,
bondée encore une fois, put bientôt juger par elle-même. Lester mit en pièces Charlie Ventura, mais Parker, succédant à celui qui avait été son idole, le surpassa à son tour, écrasant d'ailleurs tout le monde. Son solo sur Lady be Good reste une de ses plus belles improvisations. » (Ross Russell, op. cit.).
Au printemps de la même année, Bird enregistra ses premières faces pour le petit label indépendant créé par Ross Russell, Dial. Elles s'étalèrent entre 1945 et 1947, et avec celles gravées pour Savoy, autre label indépendant, de 1944 à 1948, elles constituent le plus beau de son oeuvre.
Parker se retrouva interné à l'hôpital de Camarillo, institution réservée aux malades mentaux et aux drogués. Il revint à New York au printemps 1947 et put y monter son propre quintette. Mais la situation s'était encore dégradée et il s'était fâché avec quelques-unes de ses vieilles connaissances. Cependant, sa notoriété n'avait cessé de croître, à tel point qu'en 1948 s'ouvrit à New York un nouveau club de jazz baptisé en son honneur le Birdland. Il avait divorcé d'une première femme et rencontra ensuite Chan qui lui donna deux enfants. La fêlure paraissait irrémédiable et même sa vie de famille en était perturbée.
La musique elle-même s'en mêlait, Parker plaçait son idéal à un niveau tel qu'il ne risquait guère de s'y retrouver : « Je me souviens, raconta Gunther Schuller, d'une « party » où Bird était l'invité d'honneur. Il y avait beaucoup de monde, pas seulement des musiciens, et quelqu'un posa un disque de Bartôk sur le pick-up. Soudain Parker entendit cette musique, arrêta la conversation et dit : "Oui, voyez-vous, c'est là que je vais en venir, j'ai joué le blues des millions de fois, et je vous assure, de toutes les façons possibles, et je ne sais plus à présent quoi faire de neuf avec cette matière. Mais la musique contient quelque chose de nouveau et c'est pour cela qu'il me faudrait apprendre pour pouvoir improviser dans ce sens." Il acheta des disques de Schônberg, Stravinsky, Bartôk, Debussy, mais tomba bientôt très malade et ne trouva jamais personne qui fût susceptible de l'encourager dans ce sens » (interview de Gunther Schuller réalisée par Michel Hausser, Jazz flot, janvier 1961).
Il est difficile de gloser sur un tel sujet. Illusoire de se mettre dans la peau d'un musicien déchiré entre deux mondes. Les diverses séances où il enregistra, accompagné par des cordes, ne comptent pas parmi ses grandes réussites niais (in aurait tort, en tout cas, de jeter le bébé avec l'eau (Ill bain, en alléguant que cordes et jazz ne feront jamais décidément bon ménage et que seul un souci commercial pouvait présider à de telles rencontres. Pour des raisons curieusement proches, on a reproché à Parker d'avoir enregistré avec le grand orchestre du salsero Machito ou encore d'avoir interprété La Cucaracha ou Tico Tico. On ne manqua pas d'évoquer le mauvais génie d'un producteur machiavélique. « Peut-on penser, écrivions-nous, que Bird (...) se soit retrouvé devant un mur, coincé entre l'inaccessible et le reflet, trop fidèle, de ceux qui cherchaient à l'imiter ; entre le conformisme des autres et sa quête de l'aventure ? Nul ne peut apporter de réponse définitive » (François Billard, Le Jazz).
Il n'est pas utile de s'étendre longuement sur les dernières années de sa vie, marquées par la souffrance. Parker vint jouer en Europe, à Paris et en Scandinavie, et put se rendre compte de l'admiration qu'on lui portait, mais sa propre vie était devenue un cauchemar. En 1954, il perdit sa fille, Pree, emportée par une pneumonie. Malgré ses proches, ses amis, tous ceux qui lui étaient restés fidèles, Bird ne se releva pas de ce coup du sort. Depuis longtemps, il était usé, on lui donnait bien plus que son âge. Cet homme de trente cinq ans en paraissait bien cinquante. Il mourut le 12 mars 1955.