À partir de ces deux pôles, Rollins et Coltrane
Retour à l'index du site le-saxophone POLARITÉS FÉCONDES
À partir de ces deux pôles, Rollins et Coltrane, se définit l'essor du saxophone moderne, du moins jusqu'au free. Maints ténors choisirent le camp coltranien, ils furent moins nombreux à rallier celui de Rollins. Commençons par eux, non sans rappeler que le jeune Coltrane fut influencé par Rollins, ce qui relativise aussi la portée de cette classification, moyen de pénétrer un univers, plus modestement d'en franchir la porte.
J.R. Monterose, Clierd Jordan
Ces Rollinsiens, et c'est sans doute un signe, surent se détacher assez rapidement de l'influence qui détermina leur approche du jazz moderne, et il suffit d'évoquer le cas de quelques autres pour retrouver le même phénomène. Ainsi, J.R. Monterose jeta, dit-il, tous ses disques de Stan Getz lorsqu'il entendit Rollins en 1949. Ce saxophoniste de race blanche, originaire de Detroit, enregistra bien peu, du moins sous son nom. Trois disques en tout. Et celui intitulé « Live in Albany » aurait pu s'intituler « Ten Years After » (dix ans après), le précédent remontant à 1969. Il révélait qu'il n'avait rien perdu de sa force et sa sonorité était aisément reconnaissable. Sa dureté même pouvait laisser ignorer qu'entrait dans son jeu une proportion nullement négligeable de Lester Young et son indéniable tranchant révélait l'exhard bopper, dur de dur. Mais comme Monterose prétend avoir aussi été marqué par Coleman Hawkins et même John Coltrane, on comprend mieux qu'il soit difficile de le confondre avec qui que ce soit. Suite à tin accident de voiture, il dut interrompre définitivement sa carrière en 198().
« Blowing in from Chicago » est le titre du premier album signé conjointement, pour Blue Note, par deux souffleurs de Chicago. On ne pouvait guère trouver titre plus explicite, pour ces deux musiciens, Clifford Jordan et John Gilmore, « débarquant » (to blow in) de Chicago pour enregistrer à New York.
C'était en 1957, ils avaient tous deux vingt-cinq ans. Jordan avait déjà acquis un solide métier et joué, en particulier, dans de nombreux orchestres de blues, très actifs alors dans la région de Chicago. Leur duo rappelle celui de leurs prestigieux prédécesseurs en ce domaine, en particulier Dexter Gordon et Wardell Gray. Ils ne cachent d'ailleurs pas leur amour pour toute une lignée de saxophonistes incluant, forcément, Bird et Gene Ammons. L'album est agréable, mais il n'a pas l'élan étourdissant des performances des duettistes précités et ne joue d'ailleurs pas la carte du vertige, celle des voix qui s'entrecroisent comme pour mieux jaillir chacune de son côté. Les deux hommes n'ont pas encore acquis une identité bien distincte.
C'est au cours de la décennie suivante que Jordan affirma plus nette-ment sa voie personnelle. L'album « Thse Are My Roots » (enregistré en 1965 pour Atlantic) est à marquer d'un pierre blanche. Le choix des thèmes en soi surprend déjà, puisqu'il est bâti sur le répertoire d'un légendaire chanteur de blues, Leadbelly. Là, Jordan pose sa voix comme jamais, tout à fait reconnaissable à cause de sa prédilection pour le registre aigu où elle se tient sans perdre en poids ou en agilité. Jordan sait grogner en douceur, sans même plus avoir besoin de montrer les dents.
Vers la même époque, Jordan fut engagé par Charles Mingus, auprès du saxophoniste Eric Dolphy. Le contrebassiste a souvent cherché à établir un équilibre dans ses petites formations, entre un traditionaliste et un expérimentateur. Le traditionaliste étant en l'occurrence Jordan, à charge pour lui d'incarner le saxophone bebop (plus tard, l'altiste Charles McPherson a rempli ce rôle chez Mingus).
Bopper de la seconde génération, Clifford Jordan ne voulut jamais vraiment changer de camp, même s'il fut associé à de francs novateurs. Il préféra affirmer sa parole, l'investir d'un poids plus substantiel, dégager son lyrisme à lui. Il continua à l'exprimer dans l'idiome bebop avec une justesse devenue bien rare, à une époque où les boppers n'étaient pas très à la mode. Warne Marsh, connu pour avoir la dent particulièrement dure, a tenu à exprimer, lors d'une interview assez récente, sa grande sympathie pour la manière dont .lordan interprétait le bebop.
Frank Foster
Frank Foster fut trop souvent classé rollinsien, histoire de dire qu'il n'avait pas grand chose à exprimer comme soliste. Dans sa jeunesse, il appartenait à la désormais fameuse bande des musiciens de Detroit, comprenant les saxophonistes Yusef Lateef, Sonny Red, Tate Houston, etc. Il y fut en particulier associé à Wardell Gray et leurs jeux ont une affinité profonde. Après l'armée, Foster rejoignit le grand orchestre de Count Basie, dont il devint un des solistes, jouant le rôle du méchant dans le couple des ténors, le plus souvent associé à Frank Wess, mais surtout un des principaux arrangeurs, signant le célébrissime Shiny Stockings, un des plus illustres fleurons de l'art des arrangeurs de l'après-guerre. Paradoxalement, ce stage prolongé chez Basie ne servit pas sa réputation de soliste et contribua peut être même à le faire oublier. On prononce bien rarement son nom quand il est question de citer les principaux ténors de sa génération.
La demi-douzaine de ses disques parus entre 1954 et 1968 ne lui per-mirent pas de s'imposer vraiment et ceux des années 70, réunissant souvent autour de lui des grandes formations, pêchent parfois par un excès de prétention.
Il jouit cependant, depuis longtemps, d'une excellente réputation auprès de ses pairs. Ils apprécient la belle rigueur et l'intelligente construction de ses solos. Cet équilibre et son approche sereine l'ont certainement desservi auprès d'une critique en général avide de qualités plus spectaculaires. Il lui est arrivé de participer à des jam sessions assez saignantes, notamment à Nice, en compagnie de jeunes musiciens, dont les souffleurs de chez Art Blakey, les saxophonistes Branford Marsalis et Billy Pierce Foster qui approchait de là soixantaine sut mettre tout le monde d'accord, jeunes et anciens, en les écoeurant par un génie d'invention quasi intarissable. Plus généralement, hélas, sa production discographique personnelle ne témoigne pas de son excellence.
- Fiops