Wayne Shorter, saxophone de miles


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Wayne Shorter
De tous les musiciens assimilés à la tradition coltranienne, Wayne Shorter fut un des premiers à émerger, peut-être le premier à en incarner une forme possible d'au-delà. Il devint un musicien fort apprécié, y compris du grand public.
Né en 1933, il passa d'abord par l'école parkérienne, comme tout le monde alors. Il avoua avoir écouté ensuite avec une attention toute particulière John Coltrane et Sonny Rollins, comme la plupart. Il s'intéressa aussi à Wayne Marsh, ce qui n'est pas si courant — et ce que peu de gens savent. Après avoir travaillé un court moment pour Maynard Ferguson, il fut engagé l'été 1959 par Art Blakey. Il s'ensuivit une collaboration qui dura jusqu'en 1963. Shorter apporta d'ailleurs quelques compositions au répertoire des Jazz Messengers.
Le saxophoniste Branford Marsalis a une manière bien personnelle d'expliquer la relation de Wayne à celui auquel on n'a jamais manqué de le comparer : Wayne, dit-il « avait ce que j'appellerais la phobie de John Coltrane. Son génie est incroyable, il a fait des choses que Coltrane n'a jamais faites. Coltrane, comme tout le monde, avait ses limites — je sais que certains vont prendre ça comme un blasphème. C'était un musicien
très direct, mais il n'avait pas une science harmonique aussi grande que Shorter. Wayne ne s'est jamais perdu, il a toujours su où il en était. 'liane jouait des phrases qui sortaient d'un coup, une sorte de flux, le langage de Shorter est beaucoup plus structuré, mieux découpé plus aéré. Il peut s'amuser avec le rythme, à la manière d'un batteur ou d'un pianiste. Il peut tirer tant de sonorités différentes de son saxophone » (interview réalisée par François Billard, Jazz Magazine, juillet-août 1983).
« De Rollins, écrivit Le Roi Jones, il a appris quelle utilisation judicieuse des "espaces" pduvait intervenir dans une improvisation. » C'est probablement un des aspects de son jeu qui dut séduire Miles Davis quand il décida de l'engager en 1964. Trane avait quitté Miles depuis bientôt cinq ans et il aurait bien aimé avoir Sonny Rollins. Le dernier saxophoniste en date avait été, un très court moment, Sam Rivers, le choix de Shorter qu'il connaissait bien lui parut le plus indiqué. En outre, Miles appréciait les talents de compositeur du saxophoniste. Leur collaboration dura jusqu'en 1969 et Shorter joua de plus en plus souvent du soprano et il participa aux premiers essais de fusion entre le jazz et le rock.
Pendant les années où il travailla pour Miles, Shorter n'en avait pas moins continué d'enregistrer sous son nom. Certains de ses albums furent particulièrement bien accueillis, dont « Night Dream », de 1964, et « Adam's Apple » de 1966, mais c'est probablement « Juju » de 1964, qui remporta la palme de l'émotion (ces disques étant sortis chez Blue Note). Ils dessinaient, parallèlement à son association avec Miles, un paysage plus serein, donnant plus d'importance au fur et à mesure au soprano et surtout à ce Brésil tout personnel qu'il avait su évoquer dans ses compositions.
Laurent Goddet lui demanda : « Vous m'aviez dit (...) que le ténor et le soprano ne sont pour vous qu'un seul et même instrument. Savez-vous qu'au soprano, vous avez influencé presque tous les saxophonistes brésiliens ? (...) Comment expliquez-vous ce phénomène ? — Il y a là, répondit Shorter, un rapport avec leur façon de chanter. Une partie de tout ceci (leur musique) provient de l'usage de la guitare, une autre de leur besoin d'élévation spirituelle. » (Jazz Hot, novembre 1978).
En 1971, Wayne fonda Weather Report avec Joe Zawinul, un des premiers grands groupes de jazz rock. Là il fut à la fois plus populaire et plus critiqué. On lui reprocha son utilisation de l'électricité. Cette production est inégale, parfois irritante, exercice doucereux de musique planante, le plus souvent elle reste à méditer ou, au moins, à réécouter.
« Le groupe, écrivit Alex Dutilh, est un îlot de créativité à l'intérieur de la musique électrique et à l'extérieur des courants principaux de la musique négro-américaine » (Jazz Hot, décembre 1977).
Son association avec le groupe s'arrêta fin 1986. Shorter monta ensuite diverses formations, celle avec le guitariste de rock Carlos Santana contribua encore à sa renommée, bien qu'elle ne fût pas des plus fertiles.
Joe Henderson
« Joe Henderson, écrivit Joachim Ernst Berendt, propulsa de manière exemplaire la grande tradition bop dans le jazz de l'ère post-Coltrane » (in Le Grand Livre du jazz). Il ne sut pas se propulser lui-même avec le même bonheur, puisque ce musicien fort discret, à pied d'oeuvre depuis le début des années 60, ne s'imposa vraiment qu'à la fin des années 80.
Il paraît avoir recueilli avec une grande sérénité le message de John Coltrane et l'avoir placé sans précipitation au service d'un style marqué par son passé, autrement dit par l'expérience et surtout l'exigence d'une lisibilité rythmique.
Depuis son premier album, chez Blue Note en 1963, jusqu'au dernier, l'itinéraire de Joe Henderson correspond à une longue maîtrise, un apprentissage jamais perceptible à l'auditeur, mais dont le résultat consiste à intégrer en douceur tous ces éléments qui ont pu devenir synonymes de saxophone postcoltranien et qui ont pu aussi ressurgir ailleurs sous forme de tics : l'exploration modale exacerbée, les gammes restituées par fragments, les répétitions hallucinées d'arpèges et les éructations systématiques. Joe Henderson a su rester un mélodiste subtil (quitte à rater une marche, nous songeons à son hommage à Billy Strayhorn salué en général par la critique) dans des contextes où une telle qualité tendait à disparaître. À l'approche de la soixantaine, il apparut enfin tel un contrepoids d'humanité dans un monde exsangue de lyrisme. Sa manière de désigner un noyau humain, imperméable aux modes et souriant au temps était bel et bien sienne. À soixante ans pas-sés, Joe Henderson est devenu un des plus solides ténors modernes.