Omette Coleman et son sax grafton


Retour à l'index du site le-saxophone Omette Coleman
Il n'y eut pas d' « avant Coleman » : il avait vingt-huit ans quand il enregistra son premier disque mais c'est comme s'il était sorti de terre tel que nous le connaissons ou peu s'en faut. Il était presque sans passé puisqu'avant il jouait, dans son Texas natal, avec d'obscurs orchestres de rhythm and blues. Ce que l'on a pu dire de Coltrane, à propos de son rapport au blues, au rhythm and blues, on serait tenté de le répéter à propos d'Ornette, à la différence près que ce dernier n'eut pas à se battre avec le système des accords. Il participait, avec un naturel que lui envièrent justement Coltrane et Rollins, d'un milieu tonal où la mélodie l'emportait sur tout.
Omette improvisait avec une grande sûreté des motifs mélodiques assez courts, régis par une force rythmique homologue. Chez lui, il est difficile de faire la part du rythme et de la mélodie ou des séquences mélodiques car ils sont totalement imbriqués.
ornette ne se plaçait pas clans un processus global d'évolution du jazz mais dans une relation immédiate à lui-même, à un art primitif si l'on veut, dérivé du blues, du rhythm and blues, de certains folklores (mexicain, caraïbe). Omette trouve les accents, les procédés rythmiques et sonores convenant à son univers mélodique. Il a eu la chance, même s'il l'a suscitée, de disposer très tôt d'une rythmique capable de suivre, voire d'anticiper, chacune de ses impulsions. Il s'était créé ainsi un quartette à quatre voix, mettant sur le même plan la basse, la batterie, la trompette et le saxophone. Les instruments du jazz ont mis longtemps à conquérir leur indépendance et longtemps la basse fut relativement asservie au rôle d'accompagnatrice. Si l'on a parfois comparé le quartette d'Ornette Coleman aux meilleurs quintettes de Charlie Parker c'est aussi en raison de cette liberté partagée.
Omette Coleman souleva un déchaînement d'hostilité comme on en avait rarement connu dans le jazz. Il eut pour partisans un certain nombre de musiciens dont le jugement est à prendre en considération : Gunther Schuller, George Russell, John Coltrane, John Lewis et Gil Evans. Tenants du pour et du contre s'affrontaient sans ménagement : Coleman était soit un génie du jazz soit un parfait crétin.
Sa production discographique prit très vite une allure guillerette, n'évoquant peut-être pas le pas du promeneur arpentant les allées du château de Versailles mais, pour garder une idée de royauté, celui du gamin qui court entre les stands de la foire du Trône. Toute la série de ses premiers albums, avec son quartette chez Atlantic, depuis « The Jazz to Corne », ont un caractère définitif, de la première à la dernière note, à tel point que l'on a pu ensuite se demander pourquoi il n'en était pas resté là. Il signa au passage quelques fort belles compositions, dont Lonely Woman et Ramblin'.
Son premier nouveau grand coup de boutoir fut l'enregistrement de l'album « Free Jazz », le 21 décembre 1960. Le quartette Atlantic avait doublé pour la circonstance : deux trompettes, deux anches (la seconde étant la clarinette basse d'Eric Dolphy), deux contrebasses et deux batteries. L'ensemble étant consacré à l'improvisation spontanée ! Le résultat paraît évidemment insolite aux premières écoutes et révèle à la longue des cheminements mélodiques intéressants. Il est difficile d'imaginer la java qui s'ensuivit dans le monde de la critique.
Cependant, ornette réservait à ces spécialistes un autre enfant de sa science, I 1%2, un 21 décembre, décidément un jour fatidique, il présenta au Town !bill de New York son nouveau groupe, un triornette

lui-même jouait du saxophone alto mais aussi du violon et de la trompette. Il était assisté du bassiste David Izenson et du batteur Charles Moffett. Inutile de préciser qu'il donnait là des verges pour se faire battre. Si son timbre d'alto, acide voire aigrelet, avait pu choquer, si le choix d'un saxophone en plastique avait dérouté, son jeu de violon et de trompette plongea bien des spécialistes dans la consternation. Lui-même, cette fois, admettait n'en jouer que pour en tirer certains effets expressionnistes.
On entendit un peu moins parler d'Ornette pendant deux ans, il revint sur le devant de la scène avec Chappaqua Suite, oeuvre dont il était le principal soliste, accompagné par un orchestre de chambre de onze musiciens. Même si l'on a pu sourire, dans ce cas comme dans beaucoup d'autres, de l'expression de jazzmen écrivant pour des cordes, la partie solo était magnifique ou, en tout cas, conforme à ce qu'on pouvait attendre de lui.
Ce ne fut pas la seule incursion d'Ornette dans le registre « jazz et cordes ». En décembre de cette même année, il présenta un disque en trio avec Charlie Haden à la contrebasse et son fils Omette Denardo Coleman à la batterie. Vous avez probablement deviné que la présence du fils ne fut pas particulièrement appréciée mais les épithètes avaient fini par s'user et Coleman était en passe de devenir un classique dans son genre. Les hommes du « free jazz » étaient maintenant nettement plus nombreux et Omette faisait presque figure d'ancêtre. On continuait à le surveiller d'un oeil, le ton s'étant sensiblement adouci. Omette lui-même s'essayait à diverses formules avant d'en venir à nouveau au quartette, le trompettiste d'antan étant remplacé par le saxophoniste ténor Dewey Redman. Sa symphonie « Skies of America », enregistrée au début des années 70, accompagnée par le London Symphonic Orchestra, souleva bien quelques vagues : elles ne provenaient que d'admirateurs enthousiastes.
Omette réservait encore une surprise, et de taille, pour ses admirateurs qui n'apprécièrent pas forcément la métamorphose. En 1976, il se présenta avec un groupe funk, deux guitares électriques solistes, une basse électrique et un batteur. Décidément, sa jazzéité paraissait encore endommagée ! Pourtant, tout finit très vite par s'apaiser et quand, à l'été 1986, Omette Coleman donna ses concerts en compagnie du guitariste Pat Metheny, tout le monde y trouva son compte, on remarqua seulement qu'Ornette commençait sérieusement à grisonner. Pensez : il allait avoir soixante ans.
Depuis, Coleman a poursuivi sa route, récoltant au passage quelques étiquettes, « père du funk » n'étant pas la moins caricaturale, laissant à oublier qu'il en donnait, d'entrée, une version radicalisée ! On pourrait encore parler d'initiateur de la World Music — encore un panonceau pour abrutis, sans distinction de nationalité — ou souligner qu'il aborde le rock sur son versant moderne le moins connu, beefheartien (nous songeons à son groupe Prime Time avec ses guitares en batterie pour la formule instrumentale). Nous aimerions citer en conclusion ce texte de Keith Jarrett : « La Musique New Age, c'est de la guimauve, la world music une mystification et le jazz d'avant-garde (?) n'existe pas. Écoutez plutôt Omette Coleman. C'est l'intelligence au naturel, une nourriture essentielle. » (extrait du New York Time, traduit in Jazzman, novembre 1992).
Anthony Ortega
Eric Dolphy fut considéré comme le « passeur », l'archétype même du genre. D'autres musiciens jouèrent un rôle similaire à divers degrés, tel fut le cas d'Anthony Ortega. Ses premiers solos, enregistrés en septembre 1953, à l'âge de vingt-cinq ans, avec des petits groupes animés par Gigi Gryce et Art Farmer, forcent l'attention. J.W. Hardy écrivit, parlant d'un enregistrement un peu plus récent : « Ortega se fraie un chemin assez près du flambeau parkérien, mais déjà il montre un penchant (qui deviendra plus tard sa marque de fabrique) pour de brusques écarts explosifs vers des phrases asymétriques qui n'entretiennent plus alors qu'un rapport des plus libres avec la structure initiale des morceaux qu'il joue. Cela dit, sa puissance de construction maîtrisée, dans la manière parkérienne, est d'une incandescence évidente. » (Texte de pochette de « New Dance ! », Revelation REV-M-3.)
Ortega ne connut jamais la célébrité, pas plus dans les années 50 que dans la décennie suivante. Il vivait en Californie, travaillait un peu en studio, juste ce qu'il fallait pour nourrir sa famille et jouait parfois dans l'orchestre de Gerald Wilson. L'homme était rigolard et bon vivant : « Howard Johnson raconte qu'à l'époque où il était en Californie et jouait avec Batman-Ortega, ce dernier circulait dans une voiture peu reluisante, affichait volontiers une dégaine d'ouvrier agricole mexicain et se faisait contrôler régulièrement par la police. (Les flics traquaient volontiers les clandestins, Mexicains ayant passé en fraude la frontière pour travailler en Californie. Là, les Mexicains n'étaient pas mieux lotis que les Noirs.) I ,es flics trouvaient fort suspect le chargement. Pensez, des saxophones et des flûtes et autres instruments bizarres ! II fallait

qu'il leur montre qu'il savait en jouer, en bref, qu'il était musicien et n'avait pas volé ces instruments. » (François Billard, « Quand le silence est d'Ortega », Jazz Magazine, février 1982).
On ne connaîtrait pas grand chose de l'évolution d'Ortega si Revelation, petite compagnie de disques californienne, n'avait pas produit deux disques en trio, totalement improvisés, fin 1966 et début 1967. Leur producteur avoua avoir déjà enregistré l'altiste en 1961. Il s'exprimait dans une veine similaire, mais pour des raisons techniques, tenant à la médiocre qualité des bandes, rien ne fut publiable. Or les enregistrements Revelation connus révèlent un musicien au style surprenant, proposant une invraisemblable synthèse entre Charlie Parker, Lester Young et Omette Coleman. Il n'est pas certain qu'Ortega ait influencé Omette, ni inversement d'ailleurs. La relation avec Dolphy est en tout cas assez nette, les deux musiciens se connaissaient fort bien car ils avaient grandi ensemble dans le même quartier, à Watts. Ils avaient suivi les cours du même professeur de saxophone, Lloyd Reese.
Les enregistrements Revelation ne changèrent rien à la carrière d'Ortega. Ils furent suivis, près de six ans après, par « A Delanto », médiocre, et « Rain Dance », pour Discovery, une sorte de musique de fusion assez électrifiée, vraiment sympathique. « Mike Wofford Quartet Plays Jerome Kern », sur la même marque de disques, retrouvait l'esprit des séances Revelation dans le contexte plus traditionnel d'un quartette dirigé par un pianiste.
Ortega connut sa petite heure de gloire personnelle en enregistrant la partie de solo de saxophone pour le film Gloria de John Cassavetes, Lion d'or au festival de Venise. Le seul ennui c'est que personne ne s'avisa de s'intéresser à l'auteur de ces fameux solos.
En 1991, à l'initiative de Thierry Bruneau, avec qui d'ailleurs il joua, Ortega fit un séjour inattendu sur le vieux continent, le libertaire américain n'y trouva peut-être pas le vent des espaces illimités, rythmique à son pied si l'on préfère.